Quelle devrait être la responsabilité des réseaux sociaux face aux institutions démocratiques?

Texte numéro 3, écrit dans le cadre du concours de rédaction du Flagrant Délit!

Nouvelles Lumières

« Faits alternatifs ». Voilà ce que répondait Kellyanne Conway en décriant le portrait que faisait la presse libre de l’inauguration de Donald J. Trump. La conseillère du 45e Président des États-Unis s’élevait contre le prétendu mensonge que relayaient les médias de gauche concernant le nombre d’Américains présents lors de cette cérémonie officielle. Elle dénonçait aussi la mascarade qui résultait de la comparaison faite avec la mobilisation citoyenne historique que fut l’inauguration de Barack Obama.

Les révélations faites par le journal The Guardian concernant l’exercice de manipulation de la vérité auquel s’est astreinte l’administration Trump au lendemain de sa prise du pouvoir, sont aberrantes. En effet, le quotidien révèle qu’un photographe du gouvernement fut contraint d’altérer les dimensions de la photographie qui montrait un nombre significativement moins élevé de supporters. Il fallait à tout prix supprimer les espaces où « la foule s’arrêtait », ordre donné par le Président lui-même.

La fabrication d’une vérité alternative par les cadres supérieurs de la nation, qu’annonçait George Orwell dans son ouvrage prémonitoire « 1984 », semble s’être concrétisée depuis. Nous sommes aujourd’hui assaillis par un flux incessant d’informations qui nous viennent d’innombrables plateformes numériques. À cela, s’ajoutent les contre-vérités qui parasitent nos réseaux sociaux rendant ces faits alternatifs quasi-impossibles à repérer et plongeant le lecteur dans un univers opaque où la recherche de la vérité s’érige en défi intellectuel.

Les politiciens d’extrême droite du monde entier ont bien compris la ruse puisque l’utilisation de faits alternatifs est devenue leur bras armé. Marine Le Pen, présidente du parti d’extrême droite française le Rassemblement National, s’est exprimée récemment sur le plateau de L’Émission politique en affirmant qu’elle avait « le droit d’avoir une interprétation différente des faits. » Cette rhétorique fallacieuse est devenue symptomatique de nos sociétés occidentales. Il est incontestable, qu’il est désormais devenu beaucoup plus ardu de gagner des élections en faisant preuve d’honnêteté intellectuelle; l’important étant de caresser l’oreille de potentiels électeurs avec les mots qu’ils désirent entendre. Comment soulever que leurs affirmations sont complétement absurdes et mensongères si personne ne répond présent lorsqu’il est question de leur jeter l’opprobre ?

Voilà comment, à force de construire des vérités alternatives, la fourberie de Boris Johnson a mené à l’impasse totale que connaît aujourd’hui le Royaume-Uni avec le Brexit. Ce membre du Parlement à continuellement usé de sa tribune en prétendant que faire partie de l’Union européenne, coûtait chaque semaine près de 350 millions de livres sterling au pays, montants exorbitants qui auraient pu être affectés au système de santé, le National Health Service. Cet argument du camp du leave a été massivement colporté sur les médias sociaux uniquement pour que le lendemain du vote, les partisans du oui se rétractent et reviennent sur leur parole. Véritable trahison éhontée qui a permis la manipulation sans vergogne du peuple anglais.

Le 17 mars 2018, un scandale d’une ampleur inégalée happe de plein fouet la plateforme Facebook, qui ne permettra pas au géant du numérique de s’en sortir indemne.
Une enquête réalisée par le New York Times met en lumière l’affaire Cambridge Analytica révélant au grand jour le vol de données de 50 millions d’utilisateurs Facebook, sans consentement aucun. L’entreprise a pu, grâce aux données recueillies, mettre en place un algorithme permettant d’exercer une influence notoire sur le vote des électeurs lors de l’élection américaine de 2016.

Tout débute avec ce test psychométrique nommé « This is your Digital Life » élaboré par Aleksandr Kogan, aujourd’hui chercheur à l’Université Stanford, qui à l’époque travaillait chez Cambridge Analytica. Cette société de publication stratégique crée par des conservateurs proches de l’extrême droite dont Steve Bannon qui, après l’élection de Donald Trump, fut nommé principal conseiller stratégique.

Ce test de personnalité présentant des questions sans aucun intérêt fut diffusé à grande échelle sur Facebook et a, par le fait même, permis à 320 000 usagers d’y participer. L’application mise en place par Kogan a non seulement permis de collecter les informations personnelles des utilisateurs ayant volontairement passé le test, mais également celles de la totalité de leurs amis.

Déjà en 2015, les risques importants que comportait le profilage psychométrique sur nos institutions démocratiques furent dénoncés par Michal Kosinski et David Stillwell dans leur étude intitulée « Private traits and attributes are predictable from digital records of human behavior ». Ces deux chercheurs ayant eux-mêmes formulé un test de personnalité largement partagé sur Facebook nommé « myPersonnality » ont non seulement obtenu les réponses des six millions de personnes ayant participé au test, mais ils ont aussi eu mainmise sur les profils personnels des amis Facebook desdits participants. Une véritable mine d’or pour quiconque voudrait s’ingérer dans des élections présidentielles. Leurs recherches démontraient, notamment qu’en recensant tous les « j’aime » d’un utilisateur du site Facebook, il était d’une simplicité biblique pour tout expert en mégadonnées, de dresser son portrait psychométrique. Dans leur rapport, ces experts du big data analytics tiraient la sonnette d’alarme quant aux dangers concrets que représentait la capacité de programmes informatiques à détailler minutieusement nos traits de caractère empiétant ainsi sur notre droit à la vie privée, droit fondamental protégé par la Charte canadienne.

Lors de la cérémonie de son assermentation, l’honorable juge en chef Richard Wagner témoignait de ses inquiétudes grandissantes quant à la mise en péril de la confiance que portent les justiciables canadiens envers leur système de justice.
Celui-ci déplorait le manque de neutralité et de nuance avec lequel certaines chaînes d’informations diffusaient les décisions du plus haut tribunal du pays. Il s’est dit décidé à combattre la désinformation en rendant davantage accessible les travaux rendus par les cours de justice au moyen d’une utilisation plus soutenue de leurs comptes Twitter, et par des résumés succincts au début de chaque jugement.
La responsabilité colossale des réseaux sociaux devient indéniable lorsqu’on sait que plus de 40 % de la population canadienne s’informe sur ces plateformes numériques. Le journal Libération a récemment mis sur pied sa nouvelle rubrique « CheckNews » dans laquelle leurs journalistes s’efforcent à déconstruire les théories du complot les plus partagées sur la toile. D’autre part, ces journalistes s’emploient à répondre aux questions des internautes concernant la véracité des affirmations de politiciens, afin de relever le caractère mensonger, caricatural, et parfois cynique devenu la marque de commerce de certains.

Nous vivons à une époque où les faits sont quotidiennement trafiqués, maquillés, construits de toutes pièces, rendant les citoyens sceptiques à leur égard. Par conséquent, bien que cet exercice de défrichage de la vérité représente un travail de moine, il est aujourd’hui impératif que les réseaux sociaux portent à nouveau le combat des Lumières en s’élevant contre ce nouvel obscurantisme qui voudrait confisquer le débat d’idées en l’embarrassant de contre-vérités grotesques.

 

Aurélie Romy Harchaoui

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *