L’homme qui répare les…

Tout être humain doué de raison complèterait cette phrase avec des objets tels que des voitures, des réfrigérateurs, des micro-ondes et j’en passe. En fait, ce titre fait référence au titre qui a été donné au livre publié en 2012 écrit par Colette Braeckman, parlant de l’œuvre remarquable du docteur Denis Mukwege. Ce titre sera aussi utilisé dans un documentaire de la même auteure, sorti en 2016. Cet homme est le récipiendaire du prix Nobel de la paix 2018 pour avoir «réparé» des femmes victimes de viol et d’agressions sexuelles dans l’Est de la République Démocratique du Congo, plus précisément, dans la région de l’Est-Kivu.

Le Congo est l’un des pays les plus riches du continent africain en matière de ressources naturelles. À l’Est, on y trouve la plus grande partie de ces ressources, qui sont, par ailleurs, exploitées par plusieurs pays dont la Chine, la France, le Canada, etc. Cette zone est le théâtre d’un conflit militaire qui dure depuis plus de vingt ans et ayant fait plus six millions de morts. Essentiellement, les conflits se passent entre quelques groupes armés, mais, dans la grande majorité du temps, ce sont les civils qui payent.

Dans ce génocide non-reconnu, un homme s’efforce d’aider les femmes à retrouver un semblant de vie après avoir passé à travers des atrocités inimaginables. En 1999, il a fondé l’hôpital Penzi à Bukavu et, de là, il pratique des chirurgies sur les parties intimes des femmes afin de limiter les dommages ou, tout simplement, leur redonner leurs fonctions de base. Son travail acharné va au-delà de l’aspect physique. Il a mis en place des groupes de parole afin de traiter l’aspect psychologique également. Il est à la tête du mouvement féministe V-Men Congo, mouvement qui vise à inclure et encourager la participation des hommes dans cette lutte. Depuis plus de dix ans, il fait ce travail au péril de sa vie.

La communauté internationale lui a décerné le prix Nobel de la paix pour l’ensemble de son travail. Jusqu’ici, rien n’est choquant ou particulièrement dérangeant. Ceci étant dit, les questions qui me sont venues à l’esprit en voyant ce titre sont les suivants; quand est-il devenu acceptable d’utiliser le terme «réparer», en parlant d’un être vivant ? Comment est-il possible de reconnaitre un travail sans agir en fonction de l’enjeu que cela emporte ? Et est-ce que le Congo, les habitants du Congo, les femmes du Congo obtiendront un jour justice ?

En ce qui a trait à la première question, le statut de la femme est souvent l’objet de plusieurs revendications, principalement du mouvement féministe, surtout dans les pays développés. Dans ce titre, ce sont des journalistes de ces mêmes pays qui ont réduit la femme congolaise au même niveau qu’un simple objet. Selon moi, le message est clair : on veut l’égalité pour la femme occidentale, mais celle des pays dits en voie de développement n’a pas ce statut davantage. Concernant ma deuxième question, nous l’avons vue à plusieurs reprises, dans le cas, par exemple, d’une découverte scientifique, la communauté internationale récompense le scientifique, mais plus encore, utilise cette découverte. Concrètement parlant, en matière d’environnement, il serait absurde de reconnaitre des avancées en matière de réduction de la pollution, tout en ignorant les changements climatiques. Dire ou reconnaitre qu’il y a un homme qui répare les femmes va de soi, à mon sens, avec l’affirmation qu’il y a des femmes à réparer au Congo. Ainsi, si tel est le cas, récompenser celui qui le fait ne règle en rien le problème. La simple lecture de ces phrases devrait susciter une réaction. Autrement dit, le Dr Mukwege mérite amplement son titre, cependant, son combat, son message, ce qu’il dénonce devrait encore plus interpeler et engendrer une réaction de la part de la communauté internationale que la simple reconnaissance des faits.

Au Congo, des femmes de tout âge, incluant des enfants, vivent ces violences au quotidien depuis presque vingt ans. À ce niveau, il n’est plus question d’obtenir justice, mais, simplement, d’en sortir vivante. Il y a un écart marqué entre leur réalité et la réalité des femmes dans les pays développés. En effet, ce sont ces mêmes pays qui gardent le silence, car parler compromettrait leur relation économique avec le Congo. Tant et aussi longtemps que les pays pourront se servir dans les ressources à un prix modique, ces violences continueront. Il serait pessimiste de dire qu’il n’y a aucune chance qu’un jour ces femmes obtiennent justice, mais si le Dr Mukwege y croit, alors il faut y croire : croire qu’un jour, les droits humains passeront avant les intérêts politiques et économiques.

 

Ruth MB

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