La protection bovine en Inde : pratique extrême ?

Un peu plus tôt cette année, à la recherche d’un sujet d’écriture, je me suis mise à penser à ces questions que je me posais depuis quelque temps, mais auxquelles je n’avais toujours pas cherché ou trouvé réponse. Le mois dernier, pendant une discussion au restaurant avec une collègue de classe d’origine indienne, l’une de ces questions resurgit. Alors qu’elle commande un plat sans viande, j’en profite pour lui demander si elle est végétarienne. Elle ne l’est pas. Puis, je la questionne en toute indiscrétion sur la place qu’a le bœuf dans son alimentation et dans celle des Indiens en général. Première surprise, la consommation de viande bovine serait selon elle plus commune que ce que je croyais. En fait, seulement certaines régions et groupes de la population prohiberaient complètement cette pratique. La croyance selon laquelle la vache est considérée sacrée dans la totalité de l’Inde serait-elle donc un genre de mythe, voire de préjugé grossier ? Afin d’y voir plus clair, je tenterai, dans la rédaction de cet article, de dresser un court portrait du contexte juridique, historique et social entourant les vaches en Inde.

Afin de bien comprendre ce phénomène, il importe d’observer la situation religieuse de l’Inde. En effet, le caractère sacré de la vache lui est conféré presqu’exclusivement par l’hindouisme. Si cette religion est bien instaurée dans la région depuis les années -1500, à ses débuts, la vache était certes respectée, mais la consommation de viande bovine n’était pas interdite, mais bien encouragée par les premiers écrits sacrés. L’interdit entourant la consommation de cette chair aurait pris ancrage dans le Mahabharata, sous la forme d’un mythe rédigé entre -300 et 300 qui prône la préservation de la vie des vaches, afin de plutôt s’alimenter de produits qu’offre son lait. La vache serait vue comme la mère de tous, même ceux qui ne sont pas ses veaux et cette image se serait forgée une place bien importante dans la pratique de l’hindouisme, affectant jusqu’aux surnoms donnés à certaines divinités; Krishna serait donc « l’enfant qui protège les vaches » et « celui qui apporte satisfaction aux vaches ». À partir de ce moment, cette pratique aurait évolué, particulièrement au sein des castes plus élevées qui observent davantage de restrictions alimentaires. Ainsi, les castes dites « inférieures » mangeaient toujours de la viande bovine, souvent par manque de moyens. À l’opposé, la privation de celle-ci pouvait par exemple permettre à un individu de grimper l’échelle des castes.

 

À partir du 19e siècle, un véritable mouvement pour la protection des vaches prend forme. De celui-ci, naissent des protestations violentes et bien publiques opposant hindouistes et musulmans, en partie à cause de sacrifices rituels et de l’abattage de vaches reprochés à ces derniers par les premiers.  En 1887, la Haute Cour d’Allahabad est saisie d’un cas qui aurait contribué à enflammer la situation. En effet, dans Queen-Empress v. Imam Ali and Another, les juges conviennent que la vache n’est pas un objet sacré au sens de l’article 295 du code pénal indien qui interdit la destruction d’un tel objet. 

 

De nos jours, 80% de la population indienne est hindouiste. Or, malgré la croyance populaire selon laquelle l’Inde serait un pays pratiquement entièrement végétarien – en raison de l’omniprésence de l’hindouisme, seulement 20% des Indiens le serait. Plus surprenant encore, 15% des Indiens consommerait du bœuf, parmi lesquels certains hindouistes issus de castes « inférieures ». Si ces chiffres semblent étonnants, il s’agit probablement d’une conséquence de données faussées par la mauvaise réputation qu’a la consommation de viande bovine dans le pays, ainsi que de l’importance qu’on donne au végétarisme lorsqu’il est question de l’image de l’Inde et de l’hindouisme, comme le présentait en 2018 Soutik Biswas, correspondant pour BBC News.

 

Malgré tout, une forte pression aux racines multiples est exercée sur la population indienne dans le respect qu’elle doit avoir pour l’animal sacré. En 2005, la Cour Suprême de l’Inde, dans le cas opposant l’État du Gujarat à Mirzapur Moti Kureshi Kassab Jamat & Ors., a prononcé légale la loi de cet État qui bannit l’abattage de bovidés. Cette décision d’importance peut donc être perçue comme donnant validité aux interdictions similaires que l’on retrouve dans pas moins de 21 des 29 États indiens. C’est de dire que la protection de la vache est bien ancrée dans les différentes institutions du pays. 

 

Ironiquement, l’Inde est tout de même un acteur de taille dans l’exportation de viande bovine – secteur d’activité économique d’importance pour une bonne proportion du 14% de musulmans qui composent la population indienne et de plusieurs individus pour lesquels ce marché représente le pain et le beurre. Outre la vache, qu’on peut techniquement difficilement abattre et utiliser dans la production de viande en Inde, le buffle est une ressource alimentaire et d’exportation d’importance, comprise dans l’ensemble que constitue la viande bovine. 

 

Or, depuis 2014, la montée au pouvoir de Narendra Modi, nationaliste hindouiste, a donné un regain au mouvement de protection de la vache, s’étalant jusqu’au buffle dans certains cas. En effet, selon un article du New York Times, plusieurs évènements de violence, dont plusieurs meurtres (au moins 44 personnes ont été tuées par des groupes de protection de la vache radicaux entre 2015 et 2018 selon Human Rights Watch) touchant particulièrement la population musulmane, ont fait les manchettes. Toujours selon le Times, le gouvernement, lorsqu’il dévoile les chiffres par rapport aux crimes haineux ne considérerait pas ces derniers meurtres et les autorités mèneraient des enquêtes tout au mieux longuement délayées. Le parti en tant que tel a pour sa part renforcé les lois de protection entourant les vaches et mis en place plusieurs interdictions. Ainsi, ces différents facteurs rendent le travail dans l’industrie de la viande bovine plus difficile, voire hostile et dangereux. D’ailleurs, sous la pression, plusieurs abattoirs et des milliers de boucheries ont dû fermer leurs portes. Tout cela a donc finalement contribué à faire chuter l’exportation de viande bovine indienne de 15% en 2018. 

 

Si en 2017 la Cour Suprême a tout de même invalidé une décision gouvernementale qui interdisait le commerce de bovidés dans le but de les abattre, elle rappelle que l’achat de ces animaux auprès de marchés animaliers dans le but de les abattre demeure illégal partout au pays. Dans certaines provinces, dont Gujarat, précédemment mentionnée, des lois encore plus strictes ont été mises en place depuis cette élection, si bien que depuis 2017, la peine pour avoir tué une vache y passe de 7 ans de prison à la prison à vie. 

 

Conséquences de ce changement politique : une insécurité grandissante au sein de la population indienne musulmane, des écarts encore plus grands ainsi que des relations conflictuelles entre hindouistes et musulmans et un taux de chômage qui atteint des sommets inégalés depuis 45 ans.

 

En résumé, la vache semble bel et bien avoir une place sacrée d’importance en Inde, plus exactement au sein de la majorité hindouiste (et de certains autres groupes religieux minoritaires qui respectent toute forme de vie comme les Jaïns), mais qui semble, ces dernières années, plutôt imposée à d’autres minorités par des lois, mais également par des pratiques haineuses et d’intimidation de la part de mouvements extrémistes. En effet, nationalement, l’Inde a adopté deux lois protégeant les vaches : à travers l’article 48 de la Constitution indienne elle-même, qui invite le gouvernement à prendre des mesures pour interdire l’abattage de vaches, veaux et autres bovins produisant du lait, puis dans le Prevention of Cruelty to Animal Act qui protège les animaux en général. Du côté des provinces et régions, on compte plutôt une trentaine de lois régionales différentes allant de l’interdiction d’abattre une vache à l’interdiction de sacrifier tout animal à des fins rituelles ou religieuses et emportant des conséquences tout aussi variables. On gardera en tête que seuls huit États ne prévoient aucune peine ou législation particulière concernant l’abattage des bovidés. (Pour un survol de toute la législation mise en place : 

https://www.hrw.org/sites/default/files/report_pdf/india0219_appendix_1.pdf 

La situation actuelle peut donner envie de se rappeler certains propos de Gandhi, bien connu pour son idéal de non-violence, qui tentait également, à son époque, de donner une place d’importance au végétarisme et à la protection (cependant modérée et respectueuse des autres religions présentes en Inde) de la vache au sein de l’hindouisme, mais qui ne prônait pas le fait de contraindre un individu à se plier à cette façon de voir les choses. Je me permets également d’adapter une citation assez récente tirée de The Times of India qui établit que, oui, on peut vouloir convaincre les autres d’adopter un mode de vie végétarien, mais que ces idées devraient être promues par des campagnes sociales persuasives plutôt qu’à travers des lois draconiennes et des lynch mobs.

Par Camille Péloquin, pour l’Association pour la protection des animaux

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