La justice canadienne n’est pas vengeance

La loi du Talion. Œil pour œil, dent pour dent. Cette loi est un système répressif; on va punir l’offense par une peine identique. On peut associer la loi du Talion à un sentiment de vengeance que l’on veut assouvir sur la personne ayant commis l’acte. Ce système, heureusement pour notre société, est disparu très tôt dans l’Histoire et fut remplacé par des condamnations pécuniaires. Cependant, plus je lis les commentaires des gens sur l’actualité qui traitent des condamnations données par notre système judiciaire, plus je me dis que bien des personnes dans notre société pensent encore que l’on devrait retourner à cette ère du Talion. Des commentaires tels que « il a tué des gens, il ne mérite que la mort » sont réguliers et font réellement penser au «œil pour œil, dent pour dent». Pour eux, la mort mérite la mort. Devrait-on faire un retour en arrière? Retourner à la loi du Talion? Laissez tomber notre système de justice qui vise la réhabilitation sociale pour un système qui vise la vengeance ? Je ne crois pas. La peine attribuée à un délinquant n’est pas là pour venir venger la victime.

Premièrement, lorsqu’on regarde les médias, on constate que le procureur de la Couronne est celui qui est montré poursuivant l’accusé : il n’est pas là pour représenter la victime et faire tout en son pouvoir pour la venger. Non. Il est là pour représenter le procureur général. C’est pourquoi, quand je lis les articles disant que les victimes survivantes de l’attaque faite sur la mosquée à Québec par Alexandre Bissonnette ont demandé une peine de cent-cinquante ans de prison, je suis choquée. Ce ne sont pas les victimes qui demandent un tel chiffre, mais bien le procureur. Les victimes n’ont malheureusement pas leur mot à dire ni dans l’accusation portée ni dans la détermination de la peine. Notre système est fait ainsi et c’est très bien comme cela. Mettons-nous à la place de la personne qui a vécu un crime violent. Comment peut-elle être en mesure de réfléchir clairement à une peine proportionnelle au crime ? Elle ne le peut pas, c’est aussi clair que cela. C’est pourquoi le système judiciaire est là. Deuxièmement, le Code criminel prévoit les objectifs et les principes de détermination de la peine : la vengeance ne s’y trouve pas.

La peine est là pour plusieurs choses : dénoncer le comportement illégal, dissuader, isoler (au besoin), favoriser la réinsertion sociale, assurer la réparation des torts causés et susciter la conscience de la responsabilité de leur geste chez les délinquants. Nulle part il est écrit que la peine est là pour venger la victime. Pour donner suite à cela, une autre question se pose face à l’actualité: En quoi une peine de perpétuité avec possibilité de libération après cent-cinquante ans, pour l’affaire Bissonnette, répond-t-elle aux objectifs et principes de détermination de la peine? Le juge François Huot, dans sa décision, interprète d’une autre manière l’article 745.51 du Code criminel et impose une possibilité de libération après quarante ans, au lieu de cent-cinquante ans. D’après moi, il s’agit d’une décision des plus éclairées, venant répondre beaucoup mieux aux objectifs et au principe de détermination de la peine prôner par le Code criminel. Une possibilité de libération après cent-cinquante ans vient ridiculiser l’objectif de réinsertion sociale. Ce n’est rien de plus qu’une peine de mort. Une peine ridicule, car elle ne permet même pas de laisser un infime espoir à l’accusé de sortir un jour de prison. Ce genre de peine me rappelle les peines dérisoires imposées aux États-Unis. On a qu’à prendre comme exemple la peine donnée à Gary Ridgway, le tueur de la Green River, qui aurait assassiné entre quarante-neuf et quatre-vingt-dix personnes, autour des villes de Seattle et Tacoma dans l’État de Washington. Il a été condamné, pour ses crimes, à quarante-huit peines de perpétuité sans remise en liberté possible. Autant dire que, si on évalue une peine à perpétuité à cent ans, il aurait été condamné à quatre-mille-huit-cents ans de prison… Lorsque je regarde ce genre de peine, la seule chose qui me vient en tête c’est : Mais à quoi ça sert? Donner de telle peine régulièrement ne fait que faire perdre de la signification aux autres peines. Lorsque le juge voudra faire passer un message pour un acte plus grave la prochaine fois, devra-t-il donner cent peines de prison à perpétuité? J’exagère, bien sûr, mais qu’elle est la réelle différence, à ce point ? La personne ayant reçu quarante-huit peines de perpétuité est déjà condamnée à mourir en prison, celle qui en recoit cent sera également condamnée à y mourir. Il n’y a pas de différence pour la personne condamnée dans ces deux peines. C’est pourquoi on doit se demander si faire la même chose au Canada serait réellement une bonne chose. Si l’on donne à Alexandre Bissonnette une condamnation à perpétuité avec une impossibilité de libération avant 150 ans, est-ce qu’on ne va pas réduire la signification de futures condamnations ? Où est la limite ? Selon les victimes, une condamnation de cent-cinquante ans de prison viendrait venger leurs proches, mais est-ce vraiment ce que notre système veut ?

Par Félicia Vachon

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