Hong Kong et le pari chinois

Le 27 novembre 1988, Liu Xiaobo réalise une entrevue saisissante auprès du magazine hongkongais Liberation Monthly. Démocrate et occidentaliste, le futur lauréat Nobel y livre une redoutable critique du modèle communiste chinois dans laquelle il brandit fièrement l’exemple de Hong Kong. «Vous voyez ce que réussit cent années de colonialisme?», nous lance-t-il, avant d’ajouter que pour la Chine, il faudrait trois-cents ans, et jamais elle n’aura la chance : le bateau est passé.

Moins d’un an plus tard, il est à Tiananmen alors que les tanks se frayent un chemin.

 

Transportons-nous au vingt-et-unième siècle. L’effondrement tant auguré du régime communiste chinois ne s’est jamais produit – bien au contraire, le parti dispose d’un appui sans égal – et les rues de Hong Kong se font la scène de soulèvements de plus en plus fréquents et violents. La classe moyenne chinoise s’est multipliée, passant de 30 millions à 530 millions de personnes en une dizaine d’années seulement, alors qu’un citoyen de Hong Kong sur cinq vit sous le seuil de la pauvreté. Le mythe hongkongais s’est effrité et les chinois s’expliquent mal tous les privilèges accordés au petit territoire insulaire, dont l’indépendance judiciaire. C’est ce même privilège auquel Carrie Lam, chef de l’exécutif hongkongais, a voulu porter atteinte par un projet de loi déposé au printemps dernier. 

 

Le mécontentement ne s’est pas fait attendre suite au projet de loi. Étudiants, travailleurs et retraités ont pris d’assaut les rues en exigeant que Mme Lam quitte son poste en emportant le projet de loi avec elle. Les démonstrations ont bientôt regroupé des centaines de milliers, voire un million, de manifestants, gagnant en importance à chaque nouveau refus de la gouverneure. Des manifestants ont envahi l’aéroport, tétanisant l’économie de la ville pendant une journée entière; ils ont déclenché des grèves de la faim sur les trottoirs et sur les ponts; et ils ont saccagé le Parlement, laissant au passage une tache noire, bien réelle, sur l’enseigne du parti communiste. Peu à peu, au fil des injures et des coups de matraque, la violence s’est mixée aux démonstrations, les balles en caoutchouc et canettes de gaz lacrymogène constituant autant plus de munitions pour les manifestants. Lorsque le gouvernement a enfin cédé et retiré le projet de loi, il se faisait tard, bien trop tard.

 

La démocratie est maintenant devenue le cri de ralliement des protestataires. Si ceux-ci ne portent plus des parapluies jaunes, leur revendication est la même qu’en 2014. C’est la démocratie qui se lit sur les pancartes autant que sur les lèvres de la jeunesse hongkongaise : c’est la même rumeur qui circulait le matin du 4 juin 1989, la même conviction que proférait Liu Xiaobo en entrevue quelques temps auparavant. À une exception près : les Chinois ne s’excitent plus à l’obtenir, ce sont plutôt les gens de Hong Kong qui se fatiguent à ne pas la perdre.

 

Pour la jeunesse chinoise, une telle obstination est incompréhensible. « Les jeunes hongkongais ne sont pas de mauvaises personnes », dira l’un sur les médias sociaux, « ils sont juste stupides…Leur exposition aux valeurs occidentales les berne », ajoute-t-il.

 

En août, quand une rangée de blindés a été aperçue s’amassant à Shenzhen, une ville chinoise à la frontière de Hong Kong, plusieurs médias occidentaux ont prédit un nouveau Tiananmen, une autre prédiction erronée. Plutôt, à l’instar des chars gonflables déployés par les alliés avant le débarquement de Normandie, ces véhicules étaient au mieux une distraction. La réalité est que le gouvernement communiste chinois ne sent plus la menace. Au pire, les Hongkongais ne sont une menace que pour eux-mêmes. Suite aux manifestations de la place Tiananmen, le parti communiste chinois a pris un pari : le capitalisme et le consumérisme au lieu de la démocratie et les libertés individuelles. Trente années d’une croissance effrénée de PIB plus tard, force est d’admettre qu’ils ont remporté leur gageure. Certains croyaient le capitalisme et la démocratie indissociables. Si on en croit le modèle chinois, ils avaient tort, même qu’il vaudrait mieux un capitalisme déchargé des contraintes de la démocratie libérale. Les 500 millions de nouveaux membres de la classe moyenne chinoise n’en diraient pas autrement.

 

Reste à savoir si ce pari peut aussi leur profiter avec Hong Kong. Le gouvernement chinois affirme qu’il a bien essayé de stimuler l’économie de l’île en construisant de nouveaux ponts pour les relier au continent. Si les Hongkongais refusent la main tendue de l’argent, qu’ils soient ballottés par vague après vague de revendications démocratiques, conviendront les Chinois. Ils échoueront et on les recueillera, en haillons, mais à bon port.

 

Alors, leur dira-t-on : vous voyez ce que réussit 100 années de colonialisme?

 

Par Gregory Martel

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