Écrire au péril de sa vie

Écrire au péril de sa vie

Depuis que je suis un enfant, j’ai été exposé au milieu médiatique et à la presse puisque ma mère est journaliste. Je l’ai vu travaillé sans relâche pour fournir de l’information de qualité. Elle a réalisé des entrevues avec des personnes incroyables et elle a pu prendre part à des projets d’envergure dont elle est très fière. Elle m’a toujours répété que les médias constituaient le 4e pouvoir d’une démocratie et qu’il fallait le protéger. Elle se considère chanceuse, ses articles n’ont jamais été censurés. Elle n’a jamais eu peur de se rendre au travail. Elle n’a jamais eu peur de se faire enlever, de se faire tuer. Dans ma tête d’enfant, être journaliste, c’était un métier sécuritaire et génial. Jusqu’à l’attentat contre le Charlie Hebdo à Paris en 2015. Le caricaturiste du journal de ma mère, que je connaissais depuis des années, a perdu des amis proches et ma naïveté sur la sécurité des journalistes a éclaté. Être journaliste est un métier qui peut s’avérer dangereux.

Puis, cet automne, dans l’autobus, j’ai revu le père d’une fille avec qui j’avais été à l’école pendant plusieurs années. Il s’est assis avec moi et nous avons discuté. Au fil de la conversation, il m’a raconté qu’avant d’être fonctionnaire, il avait été journaliste. Comme ma mère. Sauf que lui, il avait vécu la censure. Il me racontait comment parfois son article était envoyé à l’impression le soir, mais en lisant le journal le lendemain matin, réalisant qu’il n’y était pas, il comprenait que ceux s’occupant de la censure était passé au poste d’impression. Il a reçu des menaces de mort. Un soir, il a pris ses valises, sa femme et son fils et ils ont quitté l’Algérie. Ils ont fui et ont tout laissé derrière. Il a pu poursuivre sa carrière journalistique aux Émirats Arabes Unis pendant quelques années avant d’arriver au Canada, où, comme il me l’a répété plusieurs fois, nous sommes chanceux d’avoir une liberté de presse et qu’il fallait en prendre soin.

Cette conversation m’a fait réfléchir sur le métier de journaliste. J’ai alors décidé de faire quelques recherches sur la situation de la presse et des journalistes dans le monde. J’ai trouvé l’organisme Reporters Sans Frontière (RSF), une organisation internationale possédant un statut consultatif auprès de l’ONU et de bien d’autres agences onusiennes. Tout comme Amnesty International, RSF tient à jour des statistiques concernant les journalistes et publie des rapports annuels faisant état de la liberté de presse dans le monde.

Voici donc quelques chiffres concernant l’année 2018 qui m’ont frappée : 80 journalistes ont été tués, 60 ont été pris en otage, 3 ont disparu et 348 sont détenus. Ces chiffres sont alarmants par rapport à la liberté de presse puisqu’ils sont en constante augmentation, et que 2018 aura donc été la plus meurtrière.

Parmi les 80 journalistes tués, 49 ont été assassinés ou sciemment visés en raison de leur profession et 31 ont été tués dans l’exercice de leurs fonctions, une augmentation de 15% par rapport à 2017. Ce qui inquiète RSF, c’est la hausse de journalistes tués en zone de paix, soit 45% pour 2018. Il s’agit d’une tendance des plus dangereuses puisque cela veut dire que les pays qui ne sont pas en guerre pourraient devenir aussi dangereux que ceux où des conflits sévissent. Cela s’illustre par l’inscription du Mexique, de l’Inde et des États-Unis au palmarès des pays les plus meurtriers. Par exemple, le Mexique a vu 9 journalistes se faire tuer alors que le Yémen, où la guerre fait rage, en compte 8. Le palmarès se ferme avec les États-Unis et l’Inde à égalité avec 6 journalistes assassinés. Aux États-Unis, il faut se rappeler l’attaque contre le journal « Capital Gazette » à Annapolis qui a fait 4 morts, la première de cette ampleur contre les médias dans le pays.

2018 a aussi été une année où certaines morts ont eu un retentissement sur la scène internationale. Tout d’abord, l’assassinat de Jamal Khashoggi à l’ambassade saoudienne à Istanbul. Cette histoire morbide a provoqué toute une commotion dans la communauté internationale. Après avoir créé des tensions diplomatiques et économiques entre plusieurs puissances occidentales ainsi que l’Arabie Saoudite, l’ONU a finalement envoyé, le 28 janvier 2019, une experte sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires en Turquie pour faire la lumière sur ce qui est arrivé au journaliste.

Par la suite, Yasser Murtaja, un reporter palestinien, a été abattu par l’armée israélienne. Pourtant, les journalistes en zone de conflit comme Yasser Murtaja portent des gilets pare-balles avec une identification claire pour indiquer qu’ils sont journalistes. Cette distinction leur permet de profiter d’une protection internationale au même titre que des civils en zone de guerre, conformément à l’article 79 du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève. De plus, la règle 34 du chapitre 10 du droit international coutumier oblige les parties à respecter et à protéger les journalistes en zone de guerre accomplissant une mission professionnelle, tant et aussi longtemps qu’ils ne prennent pas part aux hostilités. L’armée israélienne a donc violé le droit international humanitaire en abattant un journaliste en zone de guerre qui portait les identifications nécessaires.

Par ailleurs, les 348 journalistes derrière les barreaux en 2018 représentent une augmentation de 7% par rapport à 2017. De ce nombre, 179 sont des journalistes professionnels, 150 des non professionnels et 19 des collaborateurs des médias. Les « champions » de l’emprisonnement demeurent la Chine (60 détenus), l’Égypte (38), la Turquie (33). L’Iran et l’Arabie Saoudite ferme le palmarès avec 28 détenus chacun. Dans cette catégorie, entre autres, 2 journalistes birmans de l’agence Reuters, Kyaw Soe Oo et Wa Lone, ont été condamnés respectivement à 7 ans de prison en septembre pour avoir enquêter sur le génocide des Rohingyas.

Seulement cette année, 60 journalistes ont été pris en otage, une augmentation de 11% par rapport à l’an passé. 45 d’entre eux sont des journalistes professionnels, 9 sont des non professionnels et 6 sont des collaborateurs des médias. 31 de ces captifs sont en Syrie, 17 au Yémen, 11 en Irak et 1 en Ukraine. L’État islamique est en tête des principaux preneurs d’otages avec 24 journalistes en leur possession.

Ainsi, être journaliste dans certains pays du monde, c’est dénoncer ce qui se passe au péril de sa vie. Pourtant leur rôle est plus qu’important. Pensez à Wikileaks et aux Panama Papers qui ont eu des répercussions jusque dans la politique canadienne. Ou encore à la Commission Charbonneau qui a été instaurée à la suite, entre autres, du reportage de l’émission Enquête et qui a mené à des accusations criminelles comme des hommes d’affaires et politiques québécois. Alors, à tous ces journalistes qui croient en l’importance du 4e pouvoir au point de mettre leur vie en ligne de compte pour nous informer, merci.

 

Par Gabrielle Thiboutot

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