Le marché boursier à l’ère de Reddit

Dans la semaine du 25 janvier 2021, le New York Stock Exchange (NYSE) a attiré beaucoup de regards – même ceux d’individus qui n’ont aucun intérêt particulier à surveiller les fluctuations du marché. Cette curiosité accrue fut surtout causée par la croissance extraordinaire de l’action GME (GameStop : un détaillant de jeux vidéo) qui a débuté la semaine à 93,35 $ US l’action et grimpé jusqu’à 443,98 $ US avant de redescendre autour de 320 $ US à la fermeture vendredi. Et ce, alors que les bourses nord-américaines terminèrent leur pire semaine des trois derniers mois. Selon cette description des faits, il serait intuitif de penser que le détaillant en cause a annoncé une nouvelle lui étant favorable. Toutefois, cette exaltation pour l’action de GME n’est nulle autre que le résultat d’un mouvement propulsé par un forum amateur. Certains diront que cette situation est une guerre enclenchée contre les fonds spéculatifs. D’autres la rapprocheront davantage de la pratique illégale de la manipulation de marché. Peu importe l’intention des investisseurs, plusieurs autorités des marchés ont tenu à rappeler aux usagers les dangers de la spéculation. Après tout, un marché boursier solide repose sur la confiance des investisseurs. 

Les évènements : GameStop, Reddit et Robinhood

Tout d’abord, il faut savoir que l’ascension de GME est attribuée aux membres de WallStreetBets, un forum Reddit qui compte près de 2,5 millions de membres. En fait, en mars 2020, comme plusieurs compagnies, GameStop était sur le bord de la faillite. À ce moment, certains usagers y ont vu une opportunité d’investissement. Depuis, les usagers de la plateforme ont continué de discuter des possibilités de s’enrichir avec l’action du détaillant de jeux vidéo. Ce n’est qu’en janvier 2021 que cette frénésie commence à saisir le marché de façon plus importante. De surcroît, WallStreetBets se démarque par la stratégie qu’il propose. Contrairement aux sources fiables d’éducation financière, le forum encourage la stratégie risquée de tout miser dans une seule transaction. Entre eux, les usagers justifient cette pratique avec la phrase « YOLO » (You only live once). Évidemment, plusieurs sont ceux qui ont perdu toutes leurs économies en suivant ces conseils malavisés. 

Ensuite, le phénomène atteint les sommets observés en fin janvier lorsque les usagers du blog sont mis au courant que les fonds spéculatifs (hedge funds), les géants du milieu, avaient misé sur la chute de GameStop en ayant recours à la vente à découvert (short selling). Les petits investisseurs de WallStreetBets y voient une opportunité de s’enrichir sur le dos des riches et ainsi déclarer la guerre aux fonds spéculatifs. La logique en arrière de ce stratagème était de faire grimper le prix de l’action pour qu’alors les fonds spéculatifs n’aient d’autre choix que de laisser tomber l’idée que GameStop s’effondrerait. Dans ce cas, les fonds spéculatifs devraient racheter les actions, même si le prix sera élevé, afin de minimiser leurs pertes au cas où l’action continuerait de monter. En pratique, ce jeu a créé une immense bulle spéculative. La situation se qualifie de bulle, car elle s’éloigne tant de la valeur intrinsèque de l’action en question qu’elle devient conséquemment extrêmement volatile et prête à chuter brusquement à tout moment. 

Cet environnement haut en volatilité a dû être limité jeudi matin. Ces restrictions n’ont pas été entreprises par les autorités financières, mais bien par une compagnie privée : Robinhood, une application de courtage sans commission. C’est que l’application Robinhood rend le marché boursier accessible aux petits investisseurs. Les membres de WallStreetBets y trouvent donc avantage. Mais jeudi matin, Robinhood a bloqué tout achat de GME, laissant toutefois les utilisateurs vendre leurs actions de GME. Cette courte pause a permis aux fonds spéculatifs de racheter des actions et de limiter les dégâts qui avaient déjà été faits. Certains y voient une collaboration entre les fonds spéculatifs et les applications de courtage comme Robinhood. Ce qui est clair c’est que cet arrêt forcé a permis à certains investisseurs de ne pas mettre davantage de ressources dans GME et ainsi éviter de tout perdre. 

Les autorités et le droit

D’une part, les circonstances de la bulle GameStop se rapprochent d’une pratique illégale nommée la manipulation de marché, au Québec réglementée par l’article 195.2 de la Loi sur les valeurs mobilières qui se lit comme suit : 

195.2 Constitue une infraction le fait d’influencer ou de tenter d’influencer le cours ou la valeur d’un titre par des pratiques déloyales, abusives ou frauduleuses. 

D’autre part, il serait difficile de la démontrer selon la législation québécoise puisque la Cour d’appel du Québec a statué en 2018 que les termes « déloyales, abusives ou frauduleuses » nécessitent la preuve hors de tout doute raisonnable qu’un individu raisonnable placé devant les mêmes circonstances témoignerait lui-même que les actions dont on allègue être de la manipulation du libre marché démontrent de la malhonnêteté (Autorité des marchés financiers c. Forget, 2018 QCCA 1419, par.35). La manipulation de marché est aussi interdite aux États-Unis, mais il reste qu’il faut pouvoir la démontrer. Encore là, les fervents de la guerre contre les géants diront que les petits n’ont fait que jouer au même jeu que les grands. Par contre, les fonds spéculatifs se font rarement accuser de ce délit. 

Avec cette agitation presqu’instantanée, ce n’est que vendredi que l’autorité de régulation boursière des États-Unis, la Securities and Exchange Commission (SEC), dit qu’elle compte « surveiller et évaluer de près l’extrême volatilité du prix de certaines actions », sans plus. Au Québec, l’autorité provinciale de régulation boursière, l’Autorité des marchés financiers (AMF), a réagi plus rapidement en rappelant aux québécois les risques élevés associés à la spéculation boursière, « notamment encouragée au sein de certains forums sur internet et les médias sociaux ». Plus précisément, le communiqué de l’AMF dit que : « La valeur en Bourse de certains titres d’entreprise a ainsi récemment explosé, sans aucune information crédible indiquant que ces entreprises pourraient devenir plus rentables. L’engouement pour ces titres risque d’être de très courte durée et leur valeur pourrait retomber tout aussi rapidement. ». 

Néanmoins, dès la semaine suivante, des sénateurs américains commencent à dénoncer les activités normales à Wall Street. La sénatrice démocrate Elizabeth Warren précise que la situation récente n’est qu’un reflet de la conduite de Wall Street des dernières années et qu’« il est temps pour la SEC de faire son travail ». « Les grands de Wall Street ne s’intéressent aux règles que quand ce sont eux qui souffrent. Les travailleurs américains savent depuis des années que le système de Wall Street ne fonctionne pas : ils en paient le prix », dit le sénateur démocrate Sherrod Brown, président de la Commission des banques. En fait, ce sont républicains et démocrates qui appellent à une révision des réglementations depuis l’évènement GameStop. D’ailleurs, deux groupes parlementaires ont annoncé qu’ils effectueront des auditions par rapport aux pratiques spéculatives dans les milieux financiers. 

La réflexion qui s’en suit  

Les opinions sur ce phénomène sont assez divisées. Beaucoup sont en faveur de ce genre de bulles financières générées par des groupes de petits investisseurs se réunissant sur les réseaux sociaux. Ceux qui sont en faveur de telles situations en veulent surtout à Wall Street de jouer à ce jeu de spéculation de masse dans le dos du public. Un autre argument qu’ils pourraient soulever est de vouloir laisser le libre marché se réguler par lui-même sans intervention des autorités. Toutefois, la position selon laquelle ces bulles doivent être stoppées est soutenue par plusieurs aussi. 

À la base du marché boursier, il y a le principe que le libre marché finit toujours par se régler lui-même par les effets de l’offre et de la demande. Néanmoins, pour que le marché boursier fonctionne tel qu’il le fait aujourd’hui, il faut qu’il y ait des transactions, beaucoup de transactions. C’est ce qui assure le flux de liquidités (cash flow) nécessaire pour soutenir le marché. Nécessairement, il faut donc des investisseurs. Par contre, ceux-ci doivent librement vouloir investir dans le marché. Ils doivent y voir un avantage. C’est certain que pour les investisseurs qui embarquent dans la vague de manipulation de marché dès le début, les gains sont quasi-garantis s’ils vendent au bon moment. Autrement, des manipulations de marché et des bulles fréquentes créeraient beaucoup d’instabilité pour tous les autres investisseurs. La confiance de ceux-ci envers le marché en serait brimée. 

Déjà, les actions boursières sont un instrument financier risqué. La seule forme de bouclier qui peut être bâti se fait sur la base de l’historique, des analyses et du gros bon sens. Alors, les investisseurs peuvent prendre des risques calculés et se créer des attentes légitimes par rapport à l’avenir de leur portfolio. En comprenant le marché financier, les investisseurs peuvent déterminer de quelle façon ils peuvent y trouver un avantage et investir. En fin de compte, le semblant de stabilité du marché et ses tendances semi-régulières sont nécessaires pour garantir la confiance de la plupart des investisseurs. 

Si les vis ne se resserrent pas autour des réglementations sur la manipulation de marché, celui-ci pourrait en souffrir de façon dévastatrice. Des bulles complètement inattendues de plus en plus fréquentes seraient une énorme source d’incertitude, déstabilisant complètement beaucoup d’investisseurs. Ceux-ci auraient alors tendance à retirer leur argent du marché, ce qui puiserait la réserve de liquidités de la bourse. Subséquemment, le marché n’aurait plus le même pouvoir qu’il a aujourd’hui. Cela le dénaturerait. Et cela pourrait bien, selon le scénario catastrophe, mener à sa chute. 

Enfin, le marché boursier est une toile complexe ouverte à tous malgré ses dangers. Le peu de réglementation y étant associé est l’une de ses caractéristiques fondamentales. C’est de telles circonstances qui permettent les bulles occasionnelles. Habituellement, elles se résorbent par elles-mêmes ou avec quelques haltes financières de la bourse. Dans le cas de GameStop, la halte a été imposée par une compagnie privée, l’application Robinhood, qui est critiquée depuis, car elle s’est ingérée dans le libre marché. Une réflexion plus choquante à ce sujet est la réalisation que les premières actions contre l’inflation artificielle de GME ont été entreprises par la compagnie privée Robinhood plutôt que l’État. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose? C’est difficile à dire pour l’instant, mais c’est surtout déstabilisant.