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Concours de rédaction 2020-21

Confinement et violence conjugale

À toi, 

Il y a un peu plus d’un an, ton monde changea radicalement. Il était maintenant interdit pour toi de voir ta famille, tes amis, tes collègues de travail. Les rassemblements sont devenus interdits. Bref, ta vie s’est arrêtée. Pendant que la majorité de la population était si contente de finalement avoir le temps de faire ce qu’elle voulait faire depuis tant de mois, pour toi, le confinement est devenu le mot le plus dangereux. Plus le confinement avançait, plus ta peur grandissait. Pendant que le monde vivait pour la première fois une pandémie, toi et des milliers d’autres dans la province du Québec et au Canada viviez une deuxième pandémie. 

Selon les données de Statistiques Canada, au mois d’avril, seulement quelques semaines après le début de la première pandémie, une femme sur dix et un homme sur vingt craignaient de vivre de la violence conjugale. Entre la mi-mars et le début de juillet 2020, des centaines de centres d’aide ont déclaré que les appels pour des services d’aide de violence conjugale ont augmenté drastiquement. Plusieurs centres d’hébergement ont aussi remarqué que la violence faite aux guerrières comme toi s’était aggravée, voyant plus fréquemment des marques de coups de couteau, d’étranglement et de fractures. Enfin, entre mars et juin 2020, il y a eu une hausse de 12% des appels pour une intervention policière associée à des situations de conflits dans les domiciles privés, comme le tien… 

Mais toi, pourquoi t’es-tu retrouvé dans une deuxième pandémie? Tu me répondras que la réponse est si simple, mais si compliquée. Tout a commencé lorsque tu ne pouvais plus aller voir tes amis, que tu ne pouvais plus aller au restaurant avec ta mère, que tu ne pouvais plus aller magasiner avec ta sœur, que tu ne pouvais juste plus sortir. Il a commencé à fouiller dans ton cellulaire pour voir à qui tu parlais. Il a ensuite commencé à dire à voix haute tous les défauts que tu essayais de cacher depuis ton adolescence. Quand tu as perdu ton emploi, tu as été obligé de t’inscrire à la PCU, mais tu n’as jamais vu ces chèques. Une nuit, il a mis sa main dans tes sous-vêtements. Le poids de son corps était si lourd que tu ne pouvais plus bouger, tu ne savais plus comment bouger. Après une longue journée de travail, il t’a lancé son assiette parce que tu n’arrêtais pas de lui poser des questions sur sa journée. Au départ, tu pensais que c’était seulement parce que la pandémie de la COVID-19 l’épuisait. Les masques, la distanciation sociale, le manque d’interaction sociale. Mais, l’été, et ensuite l’automne sont arrivés, et rien n’a changé. C’était même pire…

Selon des études, plusieurs facteurs peuvent causer ce genre de comportement, surtout en temps de pandémie mondiale. En effet, le confinement crée un ennui, un isolement social, du stress, un manque de sommeil, de l’anxiété, de la dépression, des conduites addictives et beaucoup d’autres comportements néfastes. Les hommes se retrouvent donc dans un état social propice à la violence et la victime la plus susceptible est malheureusement les conjointes, comme toi. Le confinement est un couteau à double tranchant. En effet, même s’il est l’outil le plus précieux pour ralentir la propagation de la COVID-19, il est l’outil le plus favorable pour l’augmentation des tensions préexistantes ou naissantes dans les domiciles. Même avant l’arrivée de la pandémie sanitaire, les pays exerçant déjà des mesures de confinement avaient en moyenne un taux de 25 % de violence envers les femmes, mais aussi un taux d’environ 33 % envers les enfants. Donc, la caresse entre le confinement et  la violence conjugale pouvait déjà être faite. 

Tu me diras que tu n’avais pas le choix de rester. À l’hôpital, il y avait soit une trop grande sollicitation des soins de santé reliés à la COVID-19 pour que tu y ailles et il y avait un accès beaucoup plus restreint au personnel de première intervention. En plus, après avoir passé plusieurs mois dans ce cycle de violence, je sais que tu as perdu ta confiance, ton sentiment de bien-être, ton sentiment de sécurité. Tu manges moins, tu sursautes à tous les bruits, tu dors mal. Je sais que c’est difficile pour toi maintenant de te faire une idée ou de te sentir à la hauteur. 

En tant que future juriste, ma réponse est simple. Selon le Code criminel du Canada, il n’y a pas d’article spécifiquement sur la violence conjugale, mais toi et tous les autres pouvez poursuivre votre conjoint sur la base de voies de fait (Art. 265 à 268), d’agressions sexuelles (Art. 271 à 273), de harcèlement criminel (Art. 264), d’intimidation (Art. 423),  de prolifération de menaces (Art. 264.1), de tenir des propos téléphoniques harassants (Art. 372), de négligence criminelle (Art. 219 à 221) et beaucoup d’autres. Que ce soient des infractions relatives à la violence physique ou sexuelle, à la violence psychologique ou émotionnelle, à la négligence familiale ou à l’exploitation financière, il y a un recours devant la justice. Le système de justice est loin d’être parfait, mais il est là pour te protéger, toi et toutes les autres guerrières. 

Je te dirais aussi que tu n’es pas seule. Il peut sembler difficile de me croire étant donné que cela fait quelques mois que tu n’es pas sortie, mais depuis le début de la pandémie, de la première pandémie, des millions de femmes sont dans la même situation que toi. Des milliers de guerrières à travers le monde ont dû choisir entre le risque de contracter le virus ou de rester au foyer et subir les violences de leurs conjoints. Des guerrières comme toi en Amérique latine vivent la même chose. En effet, à travers le continent, depuis le début du confinement, les cas de violences conjugales et de féminicides ont doublé. En Colombie, les appels dans les centres d’hébergement d’aide aux femmes ont bondi de 91%. En Argentine, 18 femmes ont été tuées dans les vingt premiers jours du confinement. Au Brésil, les plaintes pour violences domestiques ont augmenté de 30%. Ailleurs dans le monde aussi les cas de violence conjugale ont multiplié. Au Royaume-Uni, les signalements pour violence conjugale ont augmenté de 65% en avril 2020 et en Australie, la hausse des signalements a augmenté de 40%. 

Selon les données de l’Organisation des Nations Unies, avant même la pandémie, la violence faite aux femmes était le type de violation des droits humains le plus répandue. Mais, avec le confinement, ce nombre est devenu tellement grand qu’il est difficile de réellement connaître la situation sur le terrain. En effet, selon les mêmes données de l’ONU, environ 243 millions de femmes et de jeunes filles partout à travers le monde ont subi de la violence physique ou sexuelle par un partenaire dans les 12 derniers mois. Tu vois guerrière, tu n’es vraiment pas la seule à vivre une pandémie cachée…

La pandémie de la COVID-19 va aussi avoir un impact économique pour la situation des femmes. En effet, avec la fermeture des commerces à travers le monde, l’instabilité financière augmente, particulièrement chez les femmes. Les femmes travaillent majoritairement dans des milieux instables, sont payées moins cher et ne sont pas protégées par des politiques sociales. Cette situation économique exacerbe les inégalités entre les hommes et les femmes, notamment sur la base du statut, des habilités et du genre, ce qui place les femmes dans une situation encore plus à risque de vivre de violence, et pas seulement par le conjoint. Donc, le confinement crée une pandémie cachée, mais cette deuxième pandémie est enracinée pour les prochaines années à venir.  

Pour répondre clairement à la question, oui, l’augmentation flagrante des cas de violences conjugales doit être considérée comme une deuxième pandémie, mais une pandémie cachée. En effet, que ce soit au Québec, au Canada ou dans la majorité des États dans le monde, l’augmentation des cas de violences conjugales a augmenté de façon drastique depuis le début du confinement, il y a de cela un peu plus d’un an. Pour être encore plus convaincant sur ce point, au Québec seulement, depuis le début de l’année 2021, sept féminicides sont survenus. Sept guerrières ont perdu la vie à cause de cette pandémie cachée. Il est donc du devoir et de l’obligation du gouvernement du Québec, mais aussi de tous les gouvernements à travers le monde, d’aplatir la courbe concernant les violences conjugales. Les gouvernements ont un contrat moral de protéger la moitié de la population parce que le monde est peut-être sur pause, mais la violence est en « fast forward ». 

Sache que tu n’es pas seul. Il n’y a peut-être pas de vaccin pour te guérir, mais il existe de l’aide. Je sais que tu es trop gêné de m’appeler pour de l’aide, mais appelle au moins le 1 800-363-9010. Ils sauront comment t’aider…

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