La vertu du dogmatisme


 

Nicolas Rioux

nicolasrioux544@gmail.com

 

 

Dans notre société occidentale, le dogmatisme est une façon de faire de la politique qui est méprisée par monsieur et madame Tout-le-Monde en général. On l’associe bien souvent aux pires dictatures que notre monde ait connues et cette conception politique donne l’image d’un dirigeant très peu friand de compromis et de demi-mesures. Par opposition au dogmatisme, le pragmatisme détiendrait le monopole de la vertu et serait la façon la plus glamour de faire de la politique. On penche à gauche par ci, à droite par-là, on émet des réserves sur une position, on se plie devant la moindre réticence populaire et on se qualifie de centriste. Comme si être centriste était en soi une vision politique.

 

Être pragmatique en soi n’est qu’une bonne approche électoraliste, mais demeure une mauvaise approche politique. Je m’explique. La raison d’être du pragmatisme part d’une stratégie opportuniste qui consiste à éviter de prendre position sur un sujet donné en affirmant que le mieux serait d’y aller au cas par cas. Ainsi, on ne déplait à personne. Et même lorsque le pragmatiste prend position, celle-ci sera bien timide, car il ne faudrait surtout pas froisser les électeurs qui ne penchent pas du même côté. Généralement, les politiciens pragmatiques gagnent leurs élections, car plutôt que de baser leurs idées sur le bien-être du pays ou de la province, ils les baseront sur la possibilité de victoire électorale. Bref, il faut plaire à tout le monde et il en résulte une incohérence profonde dans la plateforme électorale.

 

Une fois élu, le pragmatiste, s’il respecte ses promesses, appliquera donc des politiques à gauche par ci et à droite par-là. Les exemples sont durs à trouver en politique canadienne puisque nous avons actuellement un gouvernement provincial, au Québec, qui est dogmatique de droite et un gouvernement fédéral dogmatique de gauche. Bien qu’il soit très aventureux de le qualifier de pragmatique, notre voisin du sud Donald Trump nous en expose quelques bribes. Par exemple, alors même que Trump (et le Parti républicain en général) est un partisan de l’économie de marché et qu’il prône la stimulation de l’initiative individuelle par des baisses d’impôts et de taxes, il étouffe ensuite cette initiative individuelle et cette économie de marché en imposant des droits de douane à l’importation de 25% sur l’acier et de 10% sur l’aluminium, sans compter son retrait du Partenariat Trans-Pacifique et sa réticence face à l’ALENA. Pour illustrer ce pragmatisme, c’est un peu comme si Trump construisait son mur à la frontière du Mexique et qu’il y rajoutait ensuite des escaliers des deux côtés.

 

À l’inverse, le dogmatique va penser de façon systémique et ses prises de position se baseront sur une structure cohérente en elle-même. Ne pas appliquer les piliers nécessaires à cette structure reviendrait à nier l’efficacité du système. Je prendrai l’exemple du libertarianisme pour illustrer mon propos, puisque cette philosophie politique est à l’apogée du dogmatisme. Pour un libertarien, l’intervention gouvernementale est néfaste et ne fait que du tort à l’économie et par la bande, à la société en général. L’une des idées libertariennes est que la présence de sociétés d’État entraînerait la création de monopoles et donc, fermerait les secteurs de l’économie concernés à la concurrence. Cette concurrence permettrait pourtant la vente de produits ou de services de meilleure qualité et à meilleur prix pour le citoyen, puisque les entreprises concurrentes se livreraient bataille pour ramasser le plus de clients possible. Afin de maximiser cette concurrence, le libertarien est aussi très ouvert au libre-échange, puisque cela permettrait à des compagnies étrangères de venir faire compétition à des compagnies locales. La signature d’accords bilatéraux de libre-échange permettrait également à des compagnies locales de s’émanciper à l’extérieur du pays, favorisant la croissance des exportations tout en augmentant le pouvoir d’achat du citoyen par l’entremise de prix très compétitifs.

 

Un « libertarien » qui contracterait la pragmatite pourrait, par exemple, prôner la privatisation des sociétés d’État tout en étant opposé au libre-échange. Il pourrait tenter de se justifier en expliquant que la concurrence extérieure nuit aux entrepreneurs locaux, argument qui vient alors détruire la philosophie qui sous-tend sa position sur les sociétés d’État. Alors que le consommateur serait avantagé par la concurrence dans les secteurs économiques qui étaient auparavant gérés par le gouvernement, il ne le serait soudainement plus lorsque cette concurrence proviendrait de l’extérieur. Alors que l’intervention gouvernementale ne serait pas souhaitable pour le pouvoir d’achat des citoyens, celle-ci deviendrait nécessaire pour le pouvoir d’achat des citoyens.

 

Ce politicien libertarien atteint de la pragmatite se retrouve donc devant un constat. Les deux manœuvres politiques contradictoires qu’il a mises de l’avant ne peuvent pas les deux être bonnes à la fois. La première manœuvre effectuée l’a été au nom d’une idéologie bien précise. Si cette idéologie se base sur de solides prémisses et qu’elle ouvre la porte à des mesures globalement bénéfiques pour le pays ou la province, la deuxième manœuvre effectuée est indubitablement néfaste, puisqu’elle va à l’encontre même de la pensée à l’origine de la première manœuvre et nous pourrions même dire qu’elle a de bonnes chances de détruire les effets bénéfiques de cette première. À l’inverse, si l’idéologie sur laquelle se base la première manœuvre est erronée, non seulement la première manœuvre sera néfaste, mais rien ne garantit que la seconde soit pour autant bénéfique, les mesures politiques n’étant pas dichotomiques.

 

Voici pourquoi, peu importe le scénario, le pragmatiste se heurtera à un mur et se retrouvera à avoir mis de l’avant un plan qui tient soit partiellement debout, soit absolument pas. Mais évidemment, les pragmatistes sont là pour rester, c’est ainsi qu’on réussit à agrandir notre bassin d’électeurs sympathisants après tout! Dans une démocratie, il faut néanmoins se rappeler que la popularité d’une plateforme ne fait que légitimiser son application sans pour autant venir démontrer le caractère bénéfique de celle-ci. Comme le disait si bien Winston Churchill, «the best argument against democracy is a five-minute conversation with the average voter».

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *