Vivre dignement avec rien ?

CHRONIQUE EN DROIT SOCIAL

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Marie-Ève Morel mmore070@uottawa.ca

Au nom de l’équité, de l’actualisation et d’une économie de 15 millions de dollars annuellement, le gouvernement québécois a modifié le règlement encadrant l’aide financière de dernier recours. Pourtant, il est bien établi que l’insuffisance des prestations et les nombreuses coupes dans les services sont en elles-mêmes des iniquités.

Cette modification permettra en outre de rendre inadmissible à une aide financière l’adulte qui s’absente du Québec pour une période dépassant quinze jours cumulatifs ou pour plus de sept jours consécutifs d’un même mois. De plus, la modification réglementaire impose une sanction pour les prestataires qui partagent un logement à plusieurs chambres. Par exemple, si une mère héberge gratuitement ses deux enfants majeurs, elle pourrait voir son mince chèque mensuel amputé de moitié.

Pour les prestataires en centre de toxicomanie ou en centre de réadaptation, les frais de traitement ne seront plus remboursés au-delà d’un certain délai, en plus de voir leur aide financière passer de 750$ à 200$ par mois. Est-ce que ces mesures auront un effet sur la décision d’effectuer ou non un séjour dans un des centres leur permettant de s’en sortir convenablement ?

Une autre mesure vise plus spécifiquement l’incitation à retourner sur le marché de l’emploi ou à suivre une formation. Il est clair que la clé pour s’en sortir, c’est l’employabilité. Cependant, les mesures devraient plutôt être axées sur l’intégration en société plutôt que par l’imputation d’une pénalité. Sans dire que des modifications ne sont pas nécessaires, elles ne devraient pas être seulement à la baisse. Il me semble que la lutte contre la pauvreté ne se fait pas qu’en appliquant des mesures coercitives. Il faut offrir plus de mesures visant à favoriser la réintégration sur le marché du travail, tout en se servant des forces et des capacités de chacun. Il faut faire preuve de persévérance dans les mesures d’accompagnement et ce, dès le jeune âge, pour prévenir le décrochage scolaire.

On semble viser la fraude à l’aide sociale avec ces différentes mesures, mais n’y a-t-il pas de la fraude impliquant Revenu Québec qui mériterait une attention tout aussi acharnée ? Par exemple, les 500 millions $ manquant aux impôts grâce à l’évitement fiscal… Encore une fois, il me semble qu’on s’attaque aux plus pauvres, ceux et celles qui ont peine à couvrir leurs besoins essentiels.

La chasse aux pauvres semble bien populaire au Québec, ainsi que dans plusieurs États occidentaux. Par exemple, plusieurs villes des États-Unis interdisent à leurs citoyens de donner de la nourriture aux sans-abri. Ces réformes sont populaires pour les payeurs de taxes. Mais au nom de quoi?

À mon avis, cette popularité est en fait basée en majeure partie sur les préjugés véhiculés et une vision marginale à l’encontre des assistés sociaux. Comme quoi un assisté social reste sur l’aide sociale par paresse, pour aussi peu que 623$ par mois. Le gouvernement ne remet pas en question la discrimination des employeurs et les exigences du marché pour expliquer la présence d’une personne sur l’aide sociale. Ce n’est pas parce qu’on est déclaré « apte » au travail qu’on peut dans les faits travailler, car un employeur prend en considération des facteurs tels que l’âge, l’éducation, la couleur de la peau, le vécu et l’apparence physique de la personne. Malheureusement, ces considérations ne sont pas prises en compte lorsque l’on détermine si une personne est apte ou inapte.

Ayant été témoin de gens aux prises avec la justice, plus spécifiquement en droit de la jeunesse, j’ai pu constater que les principaux fléaux auxquels il faut s’attaquer sont la maladie mentale et les problèmes de consommation. Comment des parents peuvent-ils subvenir aux besoins d’un enfant s’ils sont eux-mêmes aux prises avec des problèmes de santé mentale et de consommation ? Il y a de l’aide, soit, mais permettez-moi d’émettre une réserve sur la disponibilité de cette aide. Une mère peut se voir enlever son enfant car elle souffre de problèmes mentaux, mais elle doit attendre plus d’un an avant de pouvoir débuter un suivi psychologique. Avec la nouvelle réforme, elle verrait maintenant son mince chèque amputé car elle ne peut pas, étant monoparentale par exemple, se rendre au travail qu’on lui « impose ».

Les préjugés persistants sapent la confiance en soi chez les personnes en situation de pauvreté, leur donnant un sentiment d’infériorité et une souffrance qui ne leur permet pas d’améliorer leur sort. Les compétences et la bonne volonté ne suffisent pas: pour faire des bons choix, il faut d’abord avoir le choix. Les décisions prises par le gouvernement sont motivées en majeure partie par des raisons économiques. Mais jusqu’où reculerons-nous, au nom de l’austérité? Encore une fois, l’effet sur les plus vulnérables n’est que peu ou pas pris en compte, malgré les protestations et revendications des groupes protégeant ces personnes. Il n’y a pas de levée de boucliers pour les assistés sociaux de la part de la population, comme il y en a pour l’éducation ou la santé. Pourtant, la pauvreté devrait collectivement nous interpeller.

Mars - Marie-Ève - AIde social

Crédit-Photo: Radio-Canada

Author: Administrateur

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1 Comment

  1. Bonjour Me Morel,

    Je partage entièrement votre lecture de la situation, voici donc mon bouclier !

    En toute dignité, celle d’une assistée sociale…

    Chaleureusement vôtre, et au plaisir j’espère.

    Marie-Claire Mailloux
    514-523-7464

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